Séances

SEANCES, une exposition de Paul Heintz

27/03/18 - 26/05/18 à Castel Coucou
27/03/18 - 27/04/18 à la Galerie de la Médiathèque

Production la plus récente de Paul Heintz, le film Foyers installé à Castel Coucou se présente, selon les mots de l’artiste, comme un « essai filmique » autour de la pyromanie. Le film mêle indistinctement éléments documentaires et exploration libre des fantasmes incendiaires. Traversée de quartiers pavillonnaires, plans resserrés sur une chaîne de production d’allumettes, fabrication minutieuse d’objets incendiaires, séquence érotique hallucinée tournée avec une caméra thermique, rôderie autour d’une intervention policière nocturne, vue sur les tours de la cité du Wiesberg à Forbach au petit matin : ces séquences juxtaposées font émerger peu à peu le point de vue subjectif d’un pyromane en errance. Celui-ci n’a cependant d’autre présence directe qu’une voix off, un monologue composé de propos que Paul Heintz a collectés dans des retranscriptions de séances de psychothérapie des années 1960 à 1980. Le discours ainsi reconstitué sonne étrangement froid et dépassionné. Les sentiments de dépersonnalisation qui s’y expriment (« tout le bois était en feu, mais je savais pas si c’était moi ») vont de pair avec un environnement qui semble frappé d’irréalité, qu’il soit filmé à distance ou qu’il soit relégué à l’arrière-plan par de longues fixations sur des détails apparemment anodins.
 
Le but cependant n’est pas de donner à voir un inventaire de symptômes pathologiques, mais au contraire d’extraire ces paroles du cadre psychiatrique ou juridique auxquels elles sont habituellement cantonnées pour faire entendre, hors de tout jugement, l’ennui, la détresse et les fantasmes dont elles sont porteuses. Ceux-ci culminent et s’achèvent dans une grande scène d’incendie : le canapé que traversait une blatte au début du film – un jeu sur la traduction en anglais de pyromane, « Firebug », littéralement « insecte du feu » – est devenu le point de départ d’un feu qui a ravagé la pièce toute entière. Cependant, à mesure qu’elle recule, la caméra révèle que ce salon – ce « foyer », aux deux sens du terme – n’est qu’un décor planté sur un terrain boueux et humide : transition brutale qui apparaît comme un retour, après le spectacle incandescent de cet incendie factice, à la froide et morne réalité.
 
The Factory est quant à lui un projet encore en cours de développement : les éléments ici rassemblés valent à la fois pour eux-mêmes et comme des notes préparatoires en vue d’un film qui sera prochainement tourné en Chine. Les deux tables/vitrines présentent en effet une série de peintures et de dessins conçus au fil des échanges qu’a noués Paul Heintz avec Wang Shiping, un peintre-copiste de Dafen. Petite ville située en banlieue de Shenzhen, Dafen a la particularité d’être un centre international de production de copies manuelles d’œuvres d’art, dans lequel 8000 artistes copistes produisent chaque année près de 5 millions de tableaux, ensuite envoyés à leurs commanditaires aux quatre coins du monde. The Factory fait ainsi se conjoindre deux mondes de l’art qui coexistent habituellement en s’ignorant l’un l’autre : celui, hautement valorisé, de l’art contemporain et de ses œuvres uniques et originales, et celui, méconnu et déconsidéré, des peintures d’agrément produites de manière semi-industrielle. Malgré leur distance mutuelle, ces deux mondes n’en ont pas moins intégré un même cadre économique de mondialisation de la production et des échanges, qui n’épargne pas le secteur supposément « pur » et protégé de l’art.
Paul Heintz et Wang Shiping communiquent depuis mars 2017 par messagerie instantanée. Ce sont ces échanges mêmes qui deviennent ici matière à copies, sous forme de petites aquarelles, huiles et dessins. Entre une reproduction de L’Origine du monde de Courbet et l’image d’un ciel de Dafen, transparaissent ainsi, par touches allusives, les conditions de travail de Wang Shiping ou l’environnement quotidien de Paul Heintz – manière paradoxale de faire émerger des moments de vécu singuliers sur le fond doublement impersonnel et standardisé de la production de masse de copies.
 
Dans la Galerie de la Médiathèque, derrière une séparation en bois qui prend presque l’allure d’un envers de décor de cinéma, est présenté « Non contractuel ». Ce film traite directement d’un thème présent à la marge dans les deux précédentes œuvres, celui du travail et de sa discipline répétitive (qu’évoquent aussi bien les messages de Wang Shiping que les images de chaîne de production dans Foyers). Le film part là aussi d’une réalité documentée, celle d’une « entreprises d’entraînement pédagogiques » conçues à destination des chômeurs de longue durée. Ceux-ci doivent y répéter des gestes courants dans des environnements de bureau artificiels – coups de téléphones simulés, collègues imaginaires, fausse monnaie, etc. – afin se réhabituer au « monde de l’entreprise » et de reprendre confiance en leur « employabilité », en s’imaginant à nouveau mener la vie de salarié. Cette mise en scène d’un travail simulé est à double tranchant : d’un côté, elle est une étape qui doit amener progressivement à donner réalité à l’emploi désiré ; de l’autre, inversement, elle semble révéler la vacuité machinale du travail « réel ».
Un même fil thématique court le long des trois œuvres ici présentées, celui de la copie, de l’artifice et de la simulation – préoccupation récurrente du travail de Paul Heintz, qui fournit à la fois la matière de ses œuvres et la source de multiples inventions plastiques, filmiques, narratives. Les jeux fréquents de mise en abyme, d’entrecroisement des niveaux de fiction et de réalité, ne sont cependant pas surajoutés à la réalité par l’artiste, mais bien trouvés en elle, au terme d’un travail de collecte, de documentation, ou de collaboration – que ce soit par la récolte de documents (retranscriptions de séances de psychothérapie) dans Foyers, la participation des travailleurs-chômeurs de l’entreprise d’entraînement pédagogique dans Non Contractuel, ou du peintre-copiste pour The Factory. En ce sens, il ne s’agit pas tant de saper les fondements de la réalité ou de brouiller la frontière entre fait et fiction que d’observer combien notre réalité matérielle et sociale est traversée de part en part de fictions et d’artifices qui lui donnent consistance – comment des fictions, en somme, peuvent instituer des faits, comment des simulations peuvent devenir des dispositifs de production d’une réalité commune. C’est ce que montre de manière particulièrement frappante Non Contractuel : jouer à l’employé est une manière de le devenir « réellement », sorte de méthode Coué appliquée à la résolution de problèmes sociaux.
 
Paul Heintz ne se contente pas néanmoins de recueillir et documenter ces « fictions réelles », mais il les suscite, les étend, les redouble et les complexifie. Ces morceaux de réalité recomposés prennent ainsi parfois un tour cocasse ou absurde. Ils se teintent aussi souvent d’une tonalité critique, discrète mais soutenue : ces fictions apparemment anodines peuvent en effet fonctionner comme des mécanismes insensibles d’assujettissement à des normes et des identités contraintes – que ce soit celles imposées aux « exclus » ou aux « déviants ». L’anormalité attribuée à ces derniers devient alors un révélateur de l’aliénation plus générale qu’engendre la normalité supposée des vies et des environnements ordinaires, que ce soit dans les usines, les open spaces ou les banlieues pavillonnaires. En ce sens, ce n’est pas tellement à la dissolution de la réalité dans les illusions ou les fantasmagories que s’intéresse Paul Heintz, mais plutôt à la manière dont la réalité vécue peut se trouver appauvrie et contrainte par des imaginaires standardisés et disciplinaires – et à la possibilité de réinsuffler en celle-ci, par le travail artistique, une qualité d’expérience pleine et singulière.
 
Nicolas Heimendinger, mars 2018
 
 
 
Nicolas Heimendinger est doctorant en esthétique, chargé de cours à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, et membre du comité de rédaction de la revue Marges.



Paul Heintz est né en 1989 à Saint-Avold. Il est diplômé des Beaux-Arts de Nancy, des Arts Décoratifs de Paris et du Fresnoy, studio national des arts contemporains. Il vit et travaille à Paris et en Lorraine. Son travail qui se traduit à travers l’objet, le son, la vidéo et l’installation a été présenté lors d’événements d’art contemporain et festivals de films tels que Paris Nuit Blanche, le Salon de Montrouge, le FID Marseille.